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Source : Proceedings of History Week 1999. (159-164). [Malta : The Malta Historical Society, 2002].

[p.159] Malte1798: Chronique du Temps des Français Qui était e Capitaine Masson?

Jean Gaillard

Among the very first episodes of bloodshed which took place during the Maltese insurrection against French rule was the killing of the French captain Masson at Rabat.  Masson, who unsuccessfully tried to escape from the Maltese by taking refuge in a private residence, ended up being hurled down from a balcony.  This episode is perhaps one of the best-known on the popular level, it having been vividly described and depicted in standard Maltese history textbooks.  On the scholarly level, however, little has been known about Masson to the extent that even his first name has been incorrectly given.  Through the utilisation of French army records, Gaillard sheds new light upon Masson and his background.

Trois mois à peine s’étaient  écoulés depuis la prise de Malte par les français. [1]   Soudain, le 3 Septembre 1798 [2] une révolte éclata à la cité Vieille pour empêcher la saisie de tapisseries dans l’Eglise du couvent des Carmes.  Elle était le prélude d’un soulèvement général des campagnes contre les français qui durent se replier dans la Valette et ses faubourgs, et y subirent un blocus et un siège de deux ans.  Au cours de la révolte, le Commandant de la garnison locale fut massacré.

    [p.160] Cette première victime française s’appelait Masson.  Quelques auteurs maltais le prénomment tantôt François, [3] tantôt Louis. [4]   Les auteurs français du dix neuvième siècle [5]   se contentent du patronyme de telle sorte que ce malheureux fait partie de cette innombrable cohorte d’individus qui parsèment le cours de l’histoire, en tant qu’acteurs ou comme victimes et dont le nom seul ne suffit pas à les sortir de l’anonymat.  De plus les circonstances de sa mort ont été faussées de nos jours, par certains guides [6] et commerçants du lieu qui montraient avec complaisance un superbe balcon de la rue Villegaignon à Mdina, d’où le Capitaine Masson aurait été précipité par la foule déchaînée.  Or, le drame ne s’est pas déroulé ainsi.  Les récits de l’époque sont suffisamment explicites. [7]   Ils racontent qu’après l’échec de la saisie des biens d’église, la foule s’était rassemblée finalement dans le bourg voisin de Rabat.  Masson décida de s’y rendre.  Quittant son quartier général de la tour de l’Etendard, il sortit imprudemment de Mdina, traversa l’esplanade de la Saqqajja, déjà entouré par une foule hostile.  Il pénétra dans Rabat où se sentant menacé, il se réfugia dans la maison d’un notaire dont la porte fut enfoncée.  Un jeune homme lui fracassa alors le crâne d’un coup de pierre et on le jeta du haut du balcon.  Son corps fut enterré non loin de là avec celui d’un sergent qui l’accompagnait, les deux cadavres étant placés l’un sur l’autre, comme s’il s’agissait de dépouilles d’animaux malades.  Les divers récits offrent quelques variantes, mais s’accordent pour dire que c’est bien à Rabat qu’il a été tué.  Blondy a récemment reconstitué le parcours de cet officier et localisé la maison du notaire Bezzina dans la rue Saint-Paul à Rabat. [8]   Cette demeure y est toujours visible; malheureusement sa façade est défigurée par l’enseigne démesurée d’un boutiquier.

    [p.161] Nous avons donc essayé d’en savoir un peu plus sur le personnage.  Dans les archives du service historique de l’armée de terre [9] on ne trouve pas de dossier individuel concernant soit un François soit un Louis Masson qui aurait pu se trouver à Malte pendant cette période d’occupation française, et qui aurait appartenu à l’une des unités ou à l’un des détachements de la garnison. [10] Il fallait donc trouver d’abord à quelle unité appartenait cet officier?  Bellaire, dans son ouvrage sur les opérations de l’armée du Levant publié en 1805, fournit ce renseignement. [11] Il nous apprend que Masson était capitaine dans la 6ème demi-brigade d’infanterie de ligne et raconte qu’il a été massacré par les campagnols révoltés de Malte.  On pouvait donc espérer que s’il existait une liste contemporaine des officiers de cette unité, on y trouverait toutes les informations nécessaires pour l’identifier.  Effectivement, une liste du 20 Fructidor, an VI (6 Septembre 1798) énumérait tous les officiers du corps mais on constatait qu’il y en avait deux qui s’appelaient Masson, tous deux capitaines. [12] Chacun commandait une compagnie appartenant à deux bataillons différents.  De plus, le nom de l’officier était seul cité, sans indication ni de son prénom ni de ses origines.  Par contre, une autre liste, antérieure à la précédente, datée de Thermidor, an IV (Juillet-Août 1796), précisait que l’un se prénommait Lazare et l’autre Clément. [13] On y trouvait aussi des renseignements sur leur carrière jusqu’à l’an IV sur lesquels nous reviendrons.  Restait à trouver lequel de ces deux officiers était à Malte.  Ce n’était pas évident, car la 6ème demi-brigade était à l’époque qui nous intéresse très dispersée; il en était donc de même pour ses officiers. Elle avait des détachements [p.162] aux îles du Levant, à l’armée d’Helvétie, à celle d’Italie, à celle du Danube; et même un petit détachement venait d’arriver en France rapatrié de Pondichéry par les Anglais.  Et bien sûr, il y avait celui qui était en garnison à Malte.  Ce dernier, comme beaucoup d’autres, avait participé à la première campagne d’Italie.  Il avait ensuite fait partie de la division du Levant qui occupait les îles ex-vénitiennes de l’Adriatique si chères à Bonaparte.  En 1797, ce dernier avait demandé au Directoire des renforts navals et on lui avait envoyé l’escadre de Toulon commandée par l’amiral Brueys, en principe pour récupérer les vaisseaux de Venise.  Bonaparte et Brueys avaient combiné qu’au retour de l’escadre sur Toulon, [14] l’amiral tenterait un coup de main sur Malte et pour ce faire l’escadre avait embarqué à Corfou en Février 1798, malgré les protestations du Général Chabot, près de 500 hommes de la 6ème demi-brigade.  Quatre cents autres soldats de la même brigade embarquaient à Ancône sur les bâtiments ex-vénitiens de la division Perrée, qui retournait aussi en France.  Le coup de main n’eut pas lieu car les moyens pour le réaliser étaient insuffisants et lors du passage de l’escadre en Mars, en vue de Malte, l’Ordre de Saint Jean avait fait visiblement des préparatifs de défense.  Arrivées à Toulon, ces troupes qui auraient dû retourner auprès de Chabot, furent incorporées à l’expédition d’Egypte.  Elles furent débarquées à Malte le 23 Prairial (11 Juin) pour faire partie de la garnison.  Un état de celle-ci dressé par le Général Brouard, chef d’état-major de Vaubois, précise leur affectation à Gozo et à la cité Vieille. [15]

    Pour en revenir à nos deux officiers homonymes, en consultant le carton du S.H.A.T. réservé à la 6ème brigade et qui concerne les années IV à XI. [16] On constatait que le Capitaine Lazare Masson disparaissait des listes après l’an VI et que le nom du Capitaine Clément Masson était signalé dans une liste d’officiers capturés aux îles du Levant (à Sainte-Maure plus précisément) en 1799 par les Russo-Turcs.  Il avait été emprisonné au château des sept tours à Constantinople.  On le retrouve ensuite sur un état de l’an XI, preuve qu’il était toujours en vie en 1803.  Par conséquent, c’est bien

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[p.164] le Capitaine Lazare Masson qui a été tué à Malte le 3 Septembre 1798: il était né le 21 Janvier 1758 à Chervey, canton de Bar-sur-Seine, département de l’Aube; fils de Pierre Masson et de Marie Charmoy; il était entré au service le 14 Mars 1779 dans le régiment de cavalerie ci-devant Royal Dauphin, qui à la Révolution devint le 12éme régiment de cavalerie; Masson y sert jusqu’au 16 Mars 1790, date à laquelle il est mis en congé.  Il en profite alors pour se marier avec Jeanne Antoine Avril âgée de 30 ans, domestique dans un village près de Besançon.  Lors de la levée des volontaires en 1792, il est nommé capitaine au 4ème bataillon de Seine et Marne, incorporé ensuite à la 6ème demi-brigade.  Il mesurait cinq pieds et quatre pouces (environ un mètre soixante douze).  Il était très bien noté.  Une preuve supplémentaire que cet officier était à Malte se trouve dans les archives du service historique de la marine à Toulon.  Une toute petite phrase écrite dans le volumineux rôle de solde de l’un des vaisseaux de l’escadre de l’amiral Brueys, Le Causse, signale que le chef de bataillon Lazare Masson, chef du détachement de la 6ème demi-brigade embarqué sur le navire à Corfou le 2 Ventôse an 6 a été débarqué à Malte le 28 Prairial, an VI (12 Juin 1798). [17]

    Des maltais nous signalèrent que les insurgés avaient épargné la femme du commandant Masson parcequ’elle était enceinte.  Il est certain que cette femme se trouvait au vieux Malte quand son mari fut tué, comme elle le raconte dans une supplique adressée au Ministre de la Guerre en l’an X pour signaler son total dénuement.  Sa demande de secours appuyée par un certificat du Conseil d’Administration de la 6éme demi-brigade d’infanterie de ligne à la date du 11 Vendémiaire an X et qui confirme absolument la mort au vieux Malte de Lazare Masson, reçut en son temps l’approbation du Ministre de la Guerre; il lui fut alloué une somme de 200 Francs de pension.  L’intervention de Vaubois dont la signature est bien visible au bas du certificat mentionné fut certainement déterminante. [18] Par contre nous n’avons pas trouvé mention de la paternité du malheureux capitaine.


[1] Malte fut prise le 23 Prairial an VI (11 Juin 1798).  Avant de repartir pour l’Egypte, le 17 Juin, Bonaparte y laissa une administration civile, appelée Commission de Gouvernement dont le président était Bosredon de Ransijat; un commissaire représentant le gouvernement français: Regnaud de Saint-Jean d’Angely et une garnison d’environ 4000 hommes sous les ordres du général Vaubois.  Dès le soulèvement, l’autorité militaire prit le dessus sur le gouvernement civil.

[2] C’était un dimanche, fête de la Madone de la Consolation, ce qui explique l’afflux à Mdina et à Rabat des paysans des villages voisins.  Le soulèvement couvait depuis un certain temps par suite de mesures maladroites prises par Reynaud, tant sur le plan des Baux que sur le plan anti-clérical.  Le détonateur de l’insurrection fut l’annonce du désastre d’Aboukir apporté par trois vaisseaux rescapés de la bataille, arrivés à Malte le 28 Août.

[3] E. Gerada, Malta Revisited: An Appointment with History (Malta, 1984).

[4] C. Testa, The French in Malta 1798-1800 (Malta, 1997); J. M. Wismayer, The History of the King’s Own Malta Regiment (Malta, 1989).

[5] J. Bosredon de Ransijat, Journal du siège et blocus de Malte (Paris, 1801); D. Miège, Histoire de  Malte (Paris, 1840).

[6] Nous voulons désigner ici autant les accompagnateurs de groupes que les livres touristiques.

[7] V. Azopardi, Giornale della presa di Malta e Gozo (Malta, 1836); G. A. Vassallo, Storia di Malta (Malta, 1854); manuscrit de l’avocat Mercieca in A. Mifsud, Origine della sovranità Inglese su  Malta (Malta, 1907), 203; NLM Lib. Ms. 269, relation des événements de Mdina par Lorenzo Bugeja, cité par A. Blondy (1995).

[8] A. Blondy, L’Ordre de Malte au XVIIIe siècle (Paris, 2002).

[9] S.H.A.T. Vincennes: Cartons Masson, no. 2578 à 2581, série 91/87.

[10] La garnison de Malte se composait d’unités plus ou moins complètes (ci-dessous soulignées) et de petits détachements provenant de la garnison des vaisseaux échappés d’Aboukir qui s’etaient réfugiés à Malte (le Guillaume Tell et les frégates La Diane et La Justice).  1° Artillerie: 18ème régiment d’artillerie à pied.  Canonniers des 4ème, 19ème et 69ème demi-brigades d’infanterie de ligne.  13ème compagnie d’ouvriers.  2º Infanterie Légère: 2ème, 7ème et 23ème demi-brigades d’infanterie légère.  3º infanterie de ligne: 4ème, 6ème, 19ème, 25ème, 41ème, 75ème et 80ème demi-brigades d’infanterie de ligne.

[11] Bellaire, Précis des opérations générales de la division française du Levant (Paris, an XIII).

[12] S.H.A.T. Carton XB 228.

[13] S.H.A.T. Carton XB 228.

[14] J. Gaillard, ‘La Marine Française à Malte (1798-1800)’, Melita Historica, xii, 2 (1997), 195-207.

[15] S.H.A.T. B6 190.

[16] S.H.A.T. Carton XB 228.

[17] Service historique de la marine du port de Toulon 2E6 463.

[18] S.H.A.T. 91/47 2590; illustration.