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Source: Melita Historica : Journal of the Malta Historical Society. (1965)2(129-132)

[p.129] Du Vray discours de la guerre et siège de Malte par

les Turcz ou la première relation du Grand Siège

publiée en France

Joseph Peretti

La célébration du septième centenaire de la naissance de Dante laisse un peu dans l’ombre la commémoration d’un autre événement dont les conséquences furent capitales pour l’avenir du monde civilisé: le Grand Siège de Malte par les Turcs. En effet, y a quatre cents ans, les Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem repoussaient, après des sacrifices et des actes d’héroïsme sans précédent, un des plus formidables assauts connus de mémoire d’homme et mettaient un terme aux visées expansionnistes des Musulmans dans le Bassin occidental de la Méditerranée.

De très nombreux historiens, — et parmi eux Giacomo Bosio et l’Abbé de Vertot qui restent les plus autorisés, — ont décrit les péripéties de cette glorieuse épopée dont les détails furent connus en France dès l’automne de 1565 grâce à la diffusion d’un opuscule d’une quinzaine de pages, intitulé Vray discours de la guerre et siège de Malte par les Turcz, qui n’est autre qu’une lettre écrite le 12 septembre, — soit quatre jours après la levée du siège, — par Anthoine Cressin, Chapelain de l’Ordre à Malte, au Révérend Granet, Grand Prieur de France. C’est la première relation du Grand Siège qui ait été publiée en France. Les faits y sont rapportés en toute objectivité par un témoin oculaire qui juge sans passion, avec un souci d’impartialité d’autant plus méritoire que la haine accumulée pendant quatre mois contre un ennemi particulièrement cruel eût pu envenimer sa plume et déchaîner sa juste colère.

Ce petit ouvrage, qui est très difficile à trouver aujourd’hui, a connu deux éditions à 170 ans d’intervalle environ. La Bibliothèque Nationale de Paris conserve un exemplaire de l’une et de l’autre. L’édition princeps est constituée par un petit in-8° de 8 feuillets non chiffrés (16 pages), imprimés par Nicolas du Chemin “à l’enseigne du Griffon d’Argent,” rue Saint Jehan de Latran à Paris, et porte la date de 1565. La seconde édition ne mentionne ni date ni nom d’imprimeur, mais seulement la ville — Rouen — où elle vit le jour. Très soignée, — le texte figure en “repoussé” sur la page à grande marge, elle a été incorporée au Recueil de mémoires, dissertations, lettres, et autres ouvrages critiques, historiques et littéraires, pour servir de supplément aux Mémoires de l’Académie Royale des Sciences, et de celle des Inscriptions et Belles-Lettres, Tome CCLXX, ouvrage in-8° paginé à la main, comprenant 10 feuillets non chiffrés et 553 pages. Le Vray discours figure aux pages 61-76. Une rapide comparaison avec les autres textes du Recueil permet de situer sa date de parution dans le premier tiers du XVIII° siècle. Ce livre, [p.130] vu sa rareté et son caractère artistique, appartient à la Réserve Fontanieu de la Bibliothèque Nationale et ne peut être communiqué aux lecteurs que sur demande motivée. Les deux éditions n’offrent pratiquement pas de différences, si ce n’est que l’orthographe de nombreux mots a été adaptée dans la seconde aux usages en vigueur à l’époque.

Prieur de l’Église et premier du Conseil du Révérendissime Grand Maître, Anthoine Cressin, - Crescino pour les historiens de langue italienne, — a subi les rigueurs du Grand Siège avec la même énergie farouche que les autres Chevaliers et a pu, de par ses fonctions, approcher les dignitaires de l’Ordre auxquels La Valette avait confié la défense des points névralgiques de la citadelle. Son récit reflète donc avant tout l’exactitude et la sincérité. Il a ensuite le mérite de la clarté et de la concision. Écrit dans une langue sans prétentions par un fidèle serviteur de Dieu, humble et, respectueux, qui rend compte à son supérieur hiérarchique, dès que les circonstances le lui permettent, des terribles événements qui se sont déroulés à Malte, le Vray discours doit être considéré comme un document historique d’incontestable valeur.

Le préambule nous apprend que l’auteur est en relations épistolaires avec le Grand Prieur de France et que la guerre l’a empêché de répondre avant ce jour aux lettres qu’il lui a envoyées par l’intermédiaire de son neveu, le Chevalier Louis de Rognée de Ville, de la Langue de France, mort en héros dans la défense du Fort Saint-Elme. Le ton de la phrase et les termes employés laissent supposer que le Révérend Granet a déjà été informé du malheur qui le frappe (sans doute par un des émissaires que le Grand Maître avait dépêché pour demander des secours). Quant aux questions qui ont motivé l’échange de correspondance, — en particulier le recouvrement de certains biens de l’Ordre indûment aliénés, elles sont toujours pendantes, cela se comprend, et une conclusion n’interviendra que lorsque la situation sera redevenue normale.

Anthoine Cressin rentre alors dans le vif du sujet et donne des détails précis sur la composition et l’importance de la flotte ennemie: 215 voiles qui apparaissent à “Marce-Siroc” le 18 mai à l’aube et qui proviennent de Constantinople, d’Alexandrie, de Soufrasali, de Rhodes, de Mytilène, de Kavala, d’Alger et de Tripoli. Il rend tout de suite hommage à la vaillance des assaillants “Il n’y a gens au monde, qui mieux remuent la terre que les Turcs, écrit-il, et qui assiègent plus bravement.” Puis il décrit l’héroïque défense du Fort Saint-Elme, battu par 32 canons “les plus renforcés et furieux du monde, car quand ils tiraient, les maisons de ce Bourg tremblaient toutes.” Le bastion capitule après 34 jours de siège, la veille de la Nativité de Saint Jean, malgré les secours envoyés à deux ou trois reprises par le Grand Maître et l’appui de l’artillerie qui tira 19,000 boulets contre les assaillants. Les défenseurs furent tous massacrés. Suivent des chiffres indiquant les lourdes pertes subies de part et d’autre (1200 Chrétiens dont 120 Chevaliers, et plus de 8,000 ennemis) et des considérations sur la faute tactique commise par les Turcs en s’acharnant sur ce fort, ce qui permit aux Chevaliers de “remparer” l’Isle Saint-Michel et le Bourg insuffisamment prémunis contra une attaque massive. La mort de Dragut, “homme de grand esprit, savoir et [p.131] expérience en la guerre,” est accueillie avec un soupir de soulagement par les assiégés qui savaient que les Pachas de terre et de mer n’entreprenaient jamais rien sans le conseil et l’avis de ce redoutable corsaire. Le Grand Maître d’artillerie des Turcs, Solbey, Gouverneur d’une grande partie de l’Asie Mineure, a trouve également la mort devant Saint-Elme.

Après s’être accordé huit jours de répit pour regrouper leurs forces, les ennemis investissent le Fort Saint Michel, et une semaine plus tard le Bourg. Quarante quatre canons crachent leur feu sur les assiégés “tant furieusement et vigoureusement qu’il ne se peut dire, ni imaginer: car en huit jours ont fait la brèche telle, qu’un cheval chargé y pouvait monter facilement.” L’ardeur des Turcs au combat fait une fois encore l’admiration de Cressin qui jamais “n’a vu gens au monde remettre [l’attaque] et assaillir plus bravement qu’eux.” Le Grand Maître La Valette, prêchant d’exemple malgré ses 70 ans, a fait preuve pendant ces quatre mois de guerre, de courage, de prudence et de sagesse. Tous les Chrétiens, à son imitation, ont combattu valeureusement “avec un cœur de lion.”

Les historiens qui ont parlé du Grand Siège, trop enclins à magnifier la vaillance des seuls Chevaliers, ont tous un peu mésestimé le rôle pourtant essentiel tenu par les autochtones dans la défense de l’île. Qu‘il nous suffise de rappeler à ce propos l’héroïsme de ces excellents nageurs qui fixèrent les deux estacades à l’entrée du Port des Galères et de la Crique des Français et déjouèrent ensuite toutes les tentatives des Turcs pour les arracher. Cressin rend un sincère et vibrant hommage aux Maltais “auxquels Dieu à donné le cœur tel, qu’ils ont combattu autant qu’autres nations: qui est un des plus grands miracles qu’avons connu procéder de Dieu.” Cette dernière phrase ne laisse-t-elle pas supposes que les Chevaliers croyaient ne pas pouvoir compter sur les indigènes pour défendre la citadelle et que ceux-ci, démentant tous les pronostics, se sont montrés d’un dévouement sans bornes pour la cause commune et d’une abnégation sans pareille devant les sacrifices à consentir?

La victoire, pour Anthoine Cressin, — et soulignons en passant que les Turcs levèrent le siège le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge, — tient du miracle, et c’est Dieu qu’il remercie d’avoir permis à une poignée de combattants de repousser des forces au moins dix fois supérieur en nombre, forces qu’il estime à 30,000 hommes “sans ceux qui étaient gardiens des navires.”

Hélas! les pertes subies par l’Ordre ont été cruelles: plus de 4.000 morts dont 300 Chevaliers! et parmi ceux-ci le neveu du Grand Maître, le fils du Vice-Roi Don Garcia de Tolède, Juan Guaras, Bailli de Nègrepont, Rognée de Ville, neveu du Révérend Granet, et bien d’autres grands noms. La Langue d’Italie a perdu à elle seule 93 Chevaliers, la Langue d’Allemagne presque tous les siens. Du Prieuré de Navarre il n’est reste qu’un survivant. Parmi les civils il y a eu aussi grande “occision” d’hommes, de femmes et d’enfants, et cela s’explique par le fait que vingt mille âmes, soit la moitié de la population de l’archipel, se trouvaient concentrées dans les deux places fortes de I’Isle et du Bourg.

Les pertes turques sont également considérables: 16,000 hommes turcs au [p.132] combat, et, de nombreux blessés. Ce sont les chiffres rapportés par un renégat. La tentative désespérée de Mustapha Pacha à la Cale Saint-Paul, — qualifiée par Anthoine Cressin de “bravade contre les nôtres,” — alors que les troupes siciliennes de secours viennent d’arriver, tourne à la déroute et coûte encore 1,000 hommes aux Turcs.

Malte est enfin libérée, mais outre les pertes humaines, que de ruines accumulées! Le spectacle est effroyable. Il est impossible de remédier à tant de destructions “sans l’aide de Dieu et de ceux qui aiment cette pauvre religion.”

L’auteur aurait beaucoup d’autres choses à raconter à son Supérieur mais il le fera quand il aura “la commodité plus grande.” Nous ne possédons malheureusement pas les lettres subséquentes qui eussent sans aucun doute contribué à mieux nous faire connaître le déroulement des atroces combats et enrichi de détails nouveaux cette glorieuse page d’histoire.

Cette courte analyse suffit à démontrer l’intérêt que présente le Vray discours dont nous supposons que les fidèles sujets de Charles IX, — ou plutôt de Catherine de Médicis, — durent tirer vanité, à une époque où la royauté en France avait maille à partir avec la superstition protestante. C’est ce qui expliquerait, en partie, que le Grand Prieuré ait fait publier incontinent la lettre d’Anthoine Cressin, pendant l’accalmie consécutive à la signature, entre catholiques et huguenots, de la paix d’Amboise (1563).

Remarquons que la réimpression de l’opuscule dans le premier tiers du XVIII° siècle coïncide avec l’apparition en 1726 de la célèbre Histoire des Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem de l’Abbé de Vertot, qui eut en l’espace de peu de temps de nombreuses éditions successives, ce qui prouve que les hauts faits de gloire de l’Ordre connaissaient à l’époque un retour de faveur auprès du public français.

A l’heure ou Malte s’apprête à célébrer solennellement le quatrième centenaire de la Victoire, qui coïncidera à deux semaines près avec le premier anniversaire de son indépendance, qu’il nous soit permis de saluer une fois de plus la mémoire des braves de toutes nations qui, unis dans un même idéal de Foi et de Justice, ont donné jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour la noble cause de l’Humanité et de la Civilisation.