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Source: Melita Historica. 12(1996)1(105-108)

[p.105] La visite du cardinal Lavigerie á Malte en 1882

Alain Blondy

La gravure de LEPERE, [1] que nous reproduisons ci-contre, représente l’arrivée du Cardinal LAVIGERIE à La Valette, en 1882. Une foule énorme se presse autour de son carrosse et de ceux de sa suite, envahissant le pont de la Porta Reale, et se pressant sur les remparts et la terrasse du St James’ Cavalier. On y distingue des Maltais et des Maltaises en costume national, des Anglais et des Anglaises à l’élégance coloniale et des moines corulents peu sensibles à l’événement.

Le Cardinal LAVIGERIE (1825-1892), fondateur de deux congrégations de missionnaires pour l’Afrique et d’un séminaire, à Jérusalem, pour les Grecs uniates, fut le confident du Pape Léon XIII.

Au plus fort de la lutte entre la République française et le Saint-Siège, il fut le premier prélat à faire jouer la Marseillaise. [2] Auparavant, il avait eu l’insigne honneur d’être le premier cardinal d’Afrique. Élevé à la pourpre cardinalice au consistoire du 27 mars 1882, il reçut la barrette des mains du Président de la République, Jules GRÉVY, le 20 mai. Le 3 juillet 1882, il recevait le chapeau cardinalice à Rome avec le titre presbytéral de Ste Agnès-hors-les-Murs.

Sur le trajet du retour vers Alger, il fit escale à Malte où il reçut l’accueil triomphal représenté sur la gravure.

Mgr LAVIGERIE et Malte

Les liens entre l’archevêque d’Alger et la colonie britannique étaient très importants.

De nombreux Maltais, émigrés en Afrique du Nord, étaient ses diocésains et, parmi son clergé, beaucoup de prêtres et de religieux venaient de cette île dont il connaissant “labondante expression de traditions catholiques.” [3]

[p.106] Aussi, lorsqu’il entreprit de constituer l’archevêché de Carthage, en Tunisie, il prit comme auxiliaire, le curé de Sfax, Antonio BUHAGIAR qui reçut la consécration épiscopale en 1884. [4] Pour Mgr LAVIGERIE, cette nomination n’était qu’un premier pas vers l’organisation de la succession de Mgr Carmelo SCICLUNA (1875-1888) sur le siège de Malte. On sait comment les Anglais furent connaître leur défiance à l’égard de ce prélat très proche du cardinal français. A la mort de SCICLUNA, en 1888, BUHAGIAR ne devint qu’administrateur apostolique du diocèse qui fut confié, l’année suivante à l’évêque de Gozo, Pietro PACE.

Mais Malte fut aussi au centre d’une des oeuvres les plus audacieuses de la vie pastorale de Mgr LAVIGERIE. En 1877, alors que le continent africain était de plus en plus sillonné par les explorateurs, le prélat souhaita que les missions catholiques ne fussent plus contaonnées sur les côtes, mais pénétrassent en profondeur. Il avait été marqué, en 1865, par sa rencontre avec un missionnaire italien, Daniele COMBONI. Ce prêtre était l’auteur du Piano per la rigenerazione dell’Africa dans lequel il développait l’idée que l’évangélisation de l’Afrique ne pourrait se réaliser que par les autochtones.

LAVIGERIE fut convaincu du bien-fondé de cette thèse, mais il y apporta la lucidité de son propre regard. Dans le Mémoire secret qu’il remet à la Propaganda en 1878, il développa sa grande idée:

1 L’Afrique ne sera régénérée que par les siens.

2 Il faut élever les jeunes Africains, choisis pour être les fers de lance de cette
régénération, “dans des conditions qui, au point de vue matériel, les laissent
vraiment Africains
.” Il faut surtout éviter de les transplanter en Europe pour ne
pas en faire des “Européens à peau noire.”

3 Contrairement à ce que pensait COMBONI, il ne faut pas les orienter vers le
sacerdoce car ces jeunes sont issus d’un environnement dans lequel le célibat
n’a pas de place.

4 Le seul état qui permettra à ces jeunes de catéchiser leurs compatriotes est celui
qui leur vaudra le renom parmi les foules: celui de médecin.

Et, dès 1880, il se lança dans cette expérience de médecins-catéchistes. Il racheta, dans le sud algérien, un groupe de jeunes esclaves originaires d’Afrique [p.107] occidentale et chercha un pays où la foi catholique était vive et où il y avait une Faculté de médecine. Tout naturellement, il pensa à Malte où il acheta une maison.

En 1881, seize jeunes Noirs arrivaient dans l’île où ils furent rejoints, successivement, par d’autres groupes.

Ils furent repartis en trois divisions: les deux premières accueillirent les plus jeunes qui recevaient une instruction élémentaire; la troisième, destinée aux plus âgés, leurs permettait de suivre des cours en Faculté de médecine en tant qu’auditeurs libres. Tous ces jeunes recevaient en outre, au sein de la maison, une formation à la catéchèse.

Cette expérience dura de 1882 à 1896. En effet, le Saint-Siège s’orientant davantage vers la formation d’un clergé autochtone, l’idée de médecins-catéchistes fut abandonnée et la maison de Malte alors vendue.

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[1] Auguste-Louis LEPERE (1849-1918), peintre et graveur français.

[2] Le 12 novembre 1890, en l’honneur de l’escadre française, commandée par l’Amiral DUPERRÉ.

[3] François RENAULT: “Le cardinal LAVIGERIE, 1825-1892; l’Eglise, l’Afrique et la France,” Fayard, Paris, 1992; in-8, 698 p.

[4] Sur Mgr BUHAGIAR, voir les travaux du meilleur spécialiste, le R.P. Francesco AZZOPARDI.